Un petit vélo (rouge) dans les Alpes

Vers la mer, depuis la montagne !

François-Xavier, fervent défenseur de la nature, des activités de montagne, et de bien d’autres thématiques, se lance le défi de traverser les montagnes depuis Thonon, pour atteindre Menton et la côte Italienne, puis de revenir sur Thonon… en vélo !

Son tour complet durera 22 jours. Notre coureur souhaite mettre à profit son défi pour faire connaître des associations qui lui tiennent à cœur. Eau’Dyssée a la chance de faire partie de ces associations, puisque François-Xavier travaille dans le domaine de l’eau. Il fait donc son possible pour préserver cette ressource. Il a ainsi été l’un des premiers testeurs de la Fresque de l’Eau, et est aujourd’hui l’un de ses porte parole sur les réseaux.

Son périple ressemblera aux cartes suivantes :

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Les étapes

Près de 1800 km et de 43000 mètres de dénivelé attendent François-Xavier le long de son périple ! Nous suivrons sa progression en direct, lors des trois premières semaines de Septembre 2021. Evidemment, le parcours pourra évoluer selon les contraintes sur place.

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Un petit mot du coureur...

Amis de la montagne, du vélo, des défis fous, des projets exotiques – mais bas carbone – et amis tout court, bonjour !

Ce message pour vous tenir au courant de mon prochain périple à travers les Alpes ! Ce petit tour du propriétaire combine une route touristique « classique » (la route des Grandes Alpes entre Thonon et Menton) à un jeu de saute frontière rêvé de longue date mais jamais entrepris. Eh oui, une fois la mer atteinte, il faut bien en revenir…

Les derniers préparatifs sont en cours. Un peu de mécanique vélo, puis de réservation de gites et d’optimisation des bagages. Objectif : – de 5kg et 11 l. max.

N’hésitez pas à partager ce projet autour de vous. Si vous souhaitez participer d’une autre manière, chaque kilomètre parcouru (ou si vous êtes joueurs, chaque mètres de dénivelé enchaînés) pourra financer des initiatives qui me tiennent à cœur, dont celles de l’Ouvre-Porte ou d’Eau’Dyssée.

Pour soutenir l'initiative de François-Xavier

Si la cause d’Eau’Dyssée vous parle, ainsi que le défi lancé par notre cycliste émérite, voici différentes façons de soutenir l’association :

  • Faire un don (défiscalisé) à l’association, par ici,
  • Suivre l’association sur les réseaux : LinkedIn, Facebook ou Instagram,
  • Nous contacter pour diffuser un atelier, notamment la Fresque de l’Eau, près de chez vous (entreprise, université, association, autre) ou avec votre groupe d’amis (cadre citoyen),
  • Vous inscrire à un atelier déjà prévu sur l’agenda de l’association par ici.

Le suivi du périple

25/08/2021 - J0

18 litres de bagages. 20 peut-être. Moins de 5 kilos. Pour trois semaines et demie de voyage, c’est un peu léger. Trois semaines et 51 cols, 1800 km, 42000 m de dénivelée, suspendues entre 0 et 2776 m. d’altitude. Pour tout cela, 5 kg, ce n’est rien. Mais voilà, il faut que tout rentre dans les deux petites sacoches achetées pour l’occasion, mon seul investissement ou presque. Bien sûr, un tel voyage (Thonon – Menton – Thonon) aurait valu à lui seul de racheter une machine un peu plus moderne, un peu plus performante, un peu plus légère. Mais non. Ce voyage se veut le témoignage qu’on peut faire avec peu. Avec – autant que faire se peut – les moyens en place. Je ne dis pas les moyens du bord, qui véhiculerait une idée d’autonomie. Ce voyage redit aussi qu’on peut, de temps à autres, résister à la clameur publicitaire et à la spirale de la consommation. Un coup d’œil aux empreintes carbone et eau de nos vies rappelle combien ça peut valoir le coup.

Pour partir, j’aurai donc pour fidèle compagnon mon bon vieux Peugeot Izoard PE 403, cadeau de Noël 1992 – bientôt 28 ans de mariage – sur lequel il ne doit guère rester que le cadre et la fourche d’origine. Le dérailleur, peut-être…

Les affaires sont bouclées dans les deux petites sacoches. On se sent nu à partir avec si peu. Pour l’alpiniste amateur que je suis, c’est un peu comme affronter les Alpes en maillot de bain. En un sens, cette fragilité soudaine me donne une vague idée du voyage d’Alim, de son départ du Cameroun, 34 euros en poche, par le bus de Touroua, destination l’Europe, à 14 ans. Ce sera le seul point commun entre nos aventures. Tout les oppose sinon. Un voyage voulu – le mien. L’autre, non. Un voyage calculé – tout y a été mesuré: les étapes, les difficultés, le poids des bagages. L’autre, impensé – un monument d’improvisation où rien ne fût jamais connu que la destination suivante. 

Un voyage sûr – avec si peu, je ne crais rien. L’autre – le sien – qui ne le fût jamais…

26/08/2021 - J1

De la gare de Thonon, j’ai voulu redescendre jusqu’au lac. Je n’ai pas retrouvé l’endroit où nous avions bivouaqué en 2004, avec la horde de fous partis conquérir les Alpes à tandem… mais je tenais à partir de là, comme pour un hommage à Gis, ma complice de tandem trop tôt envolée – Tu sais quoi ? Tous ces kilomètres sont aussi pour toi.

Je me serai rarement autant battu que dans le col de la Colombière, mais ce col, j’en rêvai pour l’avoir franchi souvent, en voiture ou à skis – c’est l’obstacle qui me sépare de mon ami Brieuc en hiver. Alors pour s’éviter les kilomètres par la vallée, j’avais chaussé les skis pour le rejoindre et faire avec lui je ne sais quel sommet. Et je me souviens du retour, de cette traversée au clair de lune, seul avec ce bouquetin, les pieds dans la neige, à nous regarder dans les yeux, puis la lune, à quelques mètres l’un de l’autre… Aujourd’hui, j’y retrouve un groupe de cyclistes Belges qui m’a dépassé au col de Chatillon. Ce sont eux qui m’offre la bière du sommet!

Ce coin, je crois n’y être revenu qu’une fois depuis que Lionel à cessé d’arpenter ce territoire qui était le sien. Lui, c’est la montagne qui l’a mangé. Il est des jours comme ça, où l’on pédale avec des fantômes. Et ce sont eux qui nous tirent. Ce sont qui nous poussent… Eux qui nous font franchir les difficultés. Présences pérennes…

Passé la Clusaz, je trouve sans difficulté le chalet de Valérie et Jean, qui m’en ont laissé les clefs pour la nuit. Cet itinéraire (faussement) solitaire tresse en vérité de longues histoires d’amitiés. C’est ainsi: Essayer la légèreté, c’est essayer la dépendance. C’est s’offrir à elle. C’est remettre sa réussite entre les mains des autres. C’est se sentir minuscule dans la gueule béante de l’écosystème du monde. Et c’est se sentir en lui, partie de lui. Relié. Cette dépendance nous tient tous – quoi qu’on veuille en dire. L’interdépendance est notre seul fil de (sur)vie.

27/08/2021 - J2

À traverser les stations-village de Haute-Savoie, coincées entre 1000 et 1300 m., et jusqu’à Bellecombe, on ne peut s’empêcher de penser à leur avenir incertain, en plein réchauffement climatique. Leur avenir, il se lit dans les investissements et les travaux gigantesques des grands acteurs du tourisme dans les stations de plus haute altitude. L’avenir, l’hiver n’en a plus en dessous de 1600 m. Et encore. Dans sa fuite vers le haut, l’avenir ne parviens pas à se dessiner sans des capacités d’enneigement artificiel démesurées, propres à bouleverser les équilibres dans l’utilisation de l’eau. Tourisme, agriculture, consommation courante, industrie, production hydroélectrique… Quel sera l’équilibre, demain ?

Pour le tenter de le deviner, plusieurs initiatives sont en cours, auxquels participent des scientifiques comme ceux de l’EDYTEM. Malheureusement, la plupart des élus locaux détournent le regard. Ce serait le moment, pourtant, de construire des solutions concertées. Plus on retarde l’échéance, plus les mesures seront brutales, mal comprises, et mal acceptées. Mais le cerveau humain est ainsi fait qu’il préfère construire sa décision en rabibochant des expériences vécues, c’est plus rapide qu’imaginer une solution nouvelle. Or il n’y a rien de connu dans ce qui nous attend. Le monde de demain est à réinventer. Le saut qui nous attend est tout aussi radical que celui qu’on fait, avant nous, dans les années 50 et 60, les habitants de ces mêmes villages, des paysans titulaires d’un certificat d’étude, parfois même pas, quand ils ont décidé d’abandonner le modèle agricole qui prévalait alors, pour celui du tourisme. Ils ont osé. Et nous ?

Voici venu le temps d’actes forts qui ne viennent pas. « La maison brûle et nous regardons ailleurs ». La phrase aura 30 ans demain. Qui nous pardonnera d’avoir tardé ?

Le col des Saisies est un bon endroit pour parler d’actes forts, ceux de ces hommes et de ces femmes que Roger Frison-Roche a rapporté dans Les Montagnards de la nuit, et Le Versant du soleil. C’est là que les Belges d’hier me rattrapent.

Plus tard, dans l’austère montée du col de Meraillet, la menthe sauvage a remplacé l’origan. Nous voilà du côté de l’ombre et de la fraîcheur. Plus haut, je crois deviner la ligne blanche des gypses sur lesquels ont glissé les charriages italiens. Le Beaufortain est un massif-main-tendue. Un massif qui accueille. Un massif qui rassemble. Où se retrouvent sur un coin d’alpage, les Alpes Grées, La Vanoise, et le Mont-Blanc.

Une émotion particulière en franchissant le cormet de Roselend, le premier que j’aies jamais atteint à vélo (c’était l’été 93, j’avais 16 ans et je découvrais-là le véritable sens du mot liberté). Je retrouve d’autres visages rencontrés plus bas. Une nouvelle fois, le partage opère. Il suffit d’une sacoche accrochée à la selle et de quelques mots… D’un couteau, pour partager le pain et la tomme. Derrière le col, c’est chez moi.

28/08/2021 - J3

Repos à Landry

29/08/2021 - J4

Col de l’Iseran. 2770 m. Le plus haut col routier d’Europe… La symbolique du col me touche au plus haut point, autant que celle du sommet, sinon plus. Un col, c’est un sommet sans en être un. C’est un « point le plus haut » qui sait bien qu’il n’en est pas vraiment un. Le col sait qu’il n’est pas « l’ultime », « l’absolu ». C’est le sommet d’un itinéraire particulier, d’une route, d’une trajectoire. Quand il regarde autour de lui, le col voit bien ce qu’il en est. Il trouve, dans le paysage qui l’entoure, le paysage des sommets, mille raisons de se méfier de l’orgueil de ces derniers. Dans les effets de perspective, ils pourront prétendre ce qu’ils veulent, on ne saura jamais désigner le culmen véritable…

Le col rassemble plus qu’il ne sépare. Il offre un passage et se laisse franchir.

Rassembler, c’était le mot de ces derniers jours, celui de cette fête de famille, vendredi soir, celui des 40 ans de Nat, hier. J’y ai revu Damien – 11 ans que ça n’était pas arrivé. Damien, le compagnon des premiers cols. Roselend, l’Iseran, c’était avec lui. Un type dont j’ai beaucoup appris. Anthony était de la fête, lui aussi. Couché à 3h00 du matin, ça ne l’a pas empêché d’être au rendez-vous, ce matin, pour faire la route avec nous. Je dis nous, parce qu’il avait Rémy, aussi. Rémy, le compagnon du Fuji à ski.

Une pensée pour Jean-Pascal, retenu plus bas, mais qui, je le sais, aurait tellement aimé être de la partie…

Des histoires d’hommes et de femmes qui se tissent, parfois dans une formidable aventure, parfois dans de simples retrouvailles.

Décidément, cette route des cols est une route qui renoue des histoires…

30/08/2021 - J5

Rémy avait raison. La route d’Aussois vaut le détour, et en grimpeur qui se respecte, je me devais d’aller saluer le monolithe de Sardières. À Sardières justement, l’automne a envahi les prés d’une vague de colchiques. Plus haut, c’est un cassenoix qui annonce mon arrivée au village. Le temps est gris et la fraîcheur bien présente. Ce sera mon alliée de tout à l’heure, dans l’ascension du Télégraphe.

Plus haut, la route dévoile des trésors d’ingéniosité pour se jouer du relief du Galibier et parvenir au sommet sans un kilomètre trop raide. On aurait pu le dire de celle de l’Iseran, côté Val d’Isère, elle qui ne cesse de jouer à saute-vallon. On aurait pu le dire de celle des Aravis, versant Savoie, de cette route tirée à quatre épingles, du sur mesure pour croupes et talwegs.

Tracer des itinéraires dans ce réseau de lignes ahurissantes, sur cette portée, c’est se faire l’interprète d’une étrange partition, écrite il y a des siècles par des ingénieurs patients et plus aventureux encore que nous ne le serons jamais. Une trace de génie laissée dans le paysage. Il faut monter au col de la Bernina par le train de Tirano pour comprendre le sens du terme « ouvrage d’art » et s’enlever tout doute quant à l’acception de ce dernier mot : art.

Sorti de là, au Galibier, il y a la Meije. La Meije qui vient nous rappeler que tout n’est pas à jeter dans la symbolique du sommet – juste se souvenir que ces lieux nous échappent, qu’il nous est un devoir d’en descendre, souvent le plus vite possible. Témoins des forces fabuleuses qui façonnent le monde. Celles qui nous portent. Qui d’autre pour danser la tectonique véritable ? C’est un bal peu fréquentable pour nos quelques kilos de chair. Qui s’y risque trop longtemps finira pour sûr façon crêpe, sous une semelle de granite.

Là-dessus, les pas des hommes peuvent se déposer. Ils ne dérangeront pas grand-chose. Même à coups de bulldozer ou de tunnelier.

Le Galibier est une frontière oubliée. Celle qui séparait jadis le royaume de Piémont-Sardaigne du royaume de France. Celle qui sépare encore le pays de la Durance, de ses moutons et de ses transhumances, du pays des éleveurs de vaches et des faiseurs de Beaufort…

Frontière… un mot dont on reparlera…

31/08/2021 - J6

J-zoard

Enfin !
T’y voilà fidèle machine ! Te voilà sur ce col qui t’a donné ton nom. Ce col que je n’ai jamais gravi qu’une fois (2?), en voiture, il y a… Je ne sais plus.

Cette ascension, je te la devais bien, depuis tout ce temps !

Versant Briançonnais, les derniers lacets tracent une courbe somptueuse dans des ruines dolomitiques du meilleur effet. Un paysage hors d’âge à déguster comme un whisky. J’y rattrape péniblement une athlète sur une paire de skis à roulettes… Jamais je n’aurais cru possible d’aller si vite sur ces engins-là…

De l’autre côté, la plongée sur la Casse Déserte et les gorges du Guil n’est pas moins belle…

C’est le juste prolongement de ma soirée d’hier, chez Frank (merci !), où j’ai tenu compagnie à Myrtille, la vache blanche qui trône sur sa terrasse et qui donne à son studio un air de famille avec la Isla Negra, la maison de Pablo Neruda. Une maison pour ouvrir un livre de questions sur le monde.

Ici, les Écrins tiennent lieu d’océan Pacifique, les Tenailles de Montbrison pour phare.

Avec 18 km pour 1000 m. de dénivelée, l’ascension du col de Vars promet d’être légère. Mauvaise pioche. Au col de Vars, un km à 3°/° est un mur suivi d’un grand plat… impossible d’y trouver un rythme. Et 4 km de vent de face…

À Vars – sainte – Marie, on pourra bientôt acheter des studio et des T4. Plus haut, on continue de construire sur le domaine skiable. D’après les scenarios climatiques, les sports d’hiver en ont encore pour 30 ans et un hôtel se rentabilise avant ça. Le calcul est vite fait. Quand la neige aura fui, les investisseurs tourneront les talons avec elle.

Le maire de Peisey me disait l’autre jour qu’on ne construisait plus d’ensembles de centaines de logements en station. Les récentes ouvertures des Club Méditerranée des Arcs et de la Rosière démontrent le contraire. Je ne dis pas qu’il faut renoncer à investir dans ces fleurons de l’économie locale. Mais parle-t-on vraiment de transition ?

Du discours aux actes, le chemin est encore long…

Le sommet du col de Vars renoue avec des paysages d’alpage. Un Beaufortain plus raide et plus sombre. À ses pieds, le col de Larche s’ouvre tout grand vers l’Italie. Lui, ce sera pour plus tard. À ces échancrures géantes, ces coups d’épée de Titan, on trouve une modestie qui nous dit : « venez, et voyez de l’autre côté ! », une invitation au passage.

Le col a cette simplicité-là. Il se méfie plus volontiers que le sommet des grandes idées. Des idéaux. Il croit davantage dans les petits gestes. Il croit dans ce pas qui permet de franchir.

Un petit geste, ce n’est pas rien. C’est celui de ce jeune couple qui m’accueille ce soir. Lui vient du Pakistan. Un petit geste comme ceux de Jeanne – ma chanson préférée. Si Brassens n’avait pas écrit cette chanson, je n’aurais sans doute jamais hébergé Alim à la maison…

01/09/2021 - J7

Ça a commencé dimanche… Une petite pointe au genou droit en montant les escaliers pour regagner ma chambre. Bien sûr, c’est revenu dans le Galibier. Très vite, j’ai pensé à un mauvais réglage des cales auto… changement de position au Lautaret… pas mieux. Réveil anxieux à Briançon… La cale côté droit coince toujours. Côté genou c’est supportable, surtout dans les montées en danseuse, mais je préfère faire sauter les cales pour le col de Vars. J’ai des pédales mixtes… autant en profiter.

Depuis je suis sur un fil (une frontière ?)… Reste à garder l’équilibre.

Le velociste de Jausiers parviens à dégripper la vis de dureté de la pédale, mais le genou fait mal et, pour le préserver, je conserve ma stratégie de la veille dans la Cayolle.

La Cayolle, un beau col sauvage, déserté, presque silencieux. Au contraire de Vars, on s’y épargne les dépassements dangereux des voitures de sports et des motards indélicats qui, ivres de puissance et de vitesse, à l’image du monde, demeurent insensibles aux fragilités des bords de route : piétons, cyclistes, biodiversité en panne (marguerites, absynthe, armoise…)

La Cayolle, un col désert par la force des choses. L’occupation humaine s’y signale dans un triptyque éternellement répété : une source, trois maisons, une chapelle – par ordre d’apparition, l’eau, les hommes, leurs dieux : à l’époque de l’installation des premiers, la meilleure assurance contre la sécheresse et la plus fiable des prévisions hydro-météorologique… Cette civilisation de peu de biens a duré plus que ne le fera la nôtre. Je ne prône pas un retour en arrière, ce n’est pas le sens de la marche. Mais je regarde la réalité en face.

Le col de la Cayolle titre encore à plus de 2000 m. Ce sera le dernier des grands avant la remontée vers la Lombarde. Derrière lui, les Alpes s’effondrent vers la mer, dans une descente parmi les plus belles qu’il m’aura été donné de faire.

Le village de Guillaumes flambe de ses aiguilles calcaires. Vous me croirez ou non, on y visite le château de la reine Jeanne. La pharmacienne du village est un ange-gardien. Quand je lui réclame une crème antiinflammatoire, elle me demande si je m’hydrate assez et s’enquiert du développement de mon vélo. Son diagnostic n’est pas différent du mien. Faire sauter les cales et rajouter des dents à l’arrière.

J’entends déjà les railleurs dénigrer mon matériel et mon projet. Quoi ? Les cassettes 8 vitesses ne se font presque plus, alors on prend celle qu’on trouve en rayon. C’est la raison qui me fera prochainement changer de vélo : La conjonction de l’âge du cycliste et du refus de la société d’entretenir ce qu’elle produit…

Entretenir, faire durer ? Quelle idée…

Le genou tient jusqu’à la Couillole, un col farceur qui n’est jamais où on l’attend… Et qui cache bien son jeu.

Ce n’est pas un grand, non, mais sous ses airs modestes, il dévoile un trésor qu’il faut venir découvrir sur pied. Un trésor que les acharnés des records, les acharnés des « plus hauts », manqueront en passant par la Bonette…

Comme quoi, on se trompe à vouloir encenser le grand au détriment du petit. C’est surtout que les mots n’ont pas de valeur en soi – seule compte l’intention de celui qui les prononce, de celui qui les vit… On en revient toujours à Kundera – l’Insoutenable Légèreté de l’Être, le premier chapitre… La petite Couillole pourrait bien se révéler plus grande que l’immense Bonette…

L’étape de demain est incertaine. Le genou décidera.

02/09/2021 - J8

Au réveil, le genou semble vouloir tenir… rémission ou appel de la mer ? La suite nous le dira…

Je quitte à regret les vertiges rubis de la Tinée pour ceux des lacets du col de Saint-Martin…

La Bolline est un village de montagne bien vivant. À la différence des stations trop vite endormies (Vars, Valberg, La Colmiane – marmottes précoces, plus que celles qui me sifflaient dans la Cayolle), Septembre ne lui fait pas peur…

Le clocher du village suivant annonce l’Italie, mais ce n’est pas celle qui déborde en Ubaye ou en Tarentaise… Le Canton de Nice a plus sûrement papoté avec la République de Gênes qu’avec le Piémont. La prochaine église est romane et date de l’an mil. Ici, chaque village te mets 7 siècles dans la vue, dans un sens ou dans l’autre.

Plus bas, on entre dans Saint-Martin comme dans une sépulture. En silence. En prière.

Le Boréon a laissé là la cicatrice de sa crue destructrice, comme si, ivre d’une orgie de pluie, la nature cyrhosée s’était déversée là, se souillant d’elle-même (j’emprunte la dernière image à un poète dont j’ai perdu le nom…)

Pourtant, la place du village se prélasse au soleil, sourit comme un amputé qui croit encore à la vie – comme il a raison… Et c’est un sourire résigné, mais c’est un sourire. Un beau sourire !

Quelques centaines de mètres plus loin, la route en balcon qui quitte le village est demeurée intacte. Il n’en faut pas plus pour comprendre pourquoi, à Briançon, la route de Grenoble reste suspendue loin de la ville basse. Pourquoi la route de Lyon, à Grenoble, se cantonne dans les reliefs de Saint-Martin-le-Vinoux, sans jamais descendre s’amouracher des limons de l’Isère.

Le col de Turini est un maquisard caché dans les epicéas, juste au-dessus des Châtaigniers. Peu importe qu’il ne parvienne pas à s’extirper de l’étage boisé. Ce n’est pas un grand col mais c’est un bijou. Un petit bijou. Dommage que l’arrivée, comme celle du col de Saint-Martin, ne soit pas à la hauteur de la route qui y mène…

Et puis, le col de Castillon… Et puis c’est la mer…

03/09/2021 - J9

Repos & Route des frontières J0 :

Menton parle l’italien autant que le français.  La frontière y est transparente. Des bâtiments austères alignés le long de la route où stationnent des véhicules militaires ou de la police. Je la traverse à deux reprises pour tester le genou et m’offrir le cabotinage d’un expresso en Italie. Rien ne m’y arrête.

Une frontière est une histoire à recoudre, une déchirure à suturer. C’est pour ça qu’il faut les traverser. Les hommes n’ont jamais rien fait d’autre. Tous, ils ont cédé à la tentation d’aller voir au-delà. Par-delà le col, le désert ou la mer. Des momies de plus de 8000 ans prouvent qu’on franchissait alors l’Atacama. D’autres, à peine plus récentes, montrent qu’Asiatiques, Turco-mongols et Indo-européens commerçaient à travers le Taklamakan dès avant l’antiquité.

En attendant l’ouverture de l’ancien musée Cocteau qu’abrite le bastion, je me tanque face à la mer et je me dis que ce n’est pas la même…

Car à Menton, il est une troisième frontière, et c’est la Méditerranée. Pas des moindres. La seule que, d’ici, je ne franchirai pas.

Toi, tu viens de survoler les Alpes avec deux sacoches, 19 litres, 7 kilos, et chaque fois que tu redécolles, tu t’étonnes d’être aussi léger, aussi dévêtu. Alors, tu vérifies derechef que tu n’as rien oublié. C’est comme ça que tu vas traverser les cols et les frontières, dans l’autre sens.

L’étape suivante, c’est d’y aller comme eux. Comme eux, ça veut dire sans sacoche. Comme eux, c’est embarquer sur un diac, un de ces grands canots blancs où l’on s’entasse dans la seule certitude que le passeur n’en a rien à carrer de ta vie. Et c’est franchir l’autre frontière, à Menton, la troisième, la Méditerranée…

L’appartement de mon hôte est la demeure parfaite pour un jour de repos. Je médite tout ça dans un Jacuzzi avec vue sur la mer. Les voisins ont un funiculaire privatif pour gagner leur logement. Je peux m’offrir trois semaines de congés pour pédaler et écrire.

Tu m’étonnes que les autres veulent venir.

Les autres, ceux qui viennent du Cameroun, du Nigéria, de Syrie, d’Afghanistan, d’ailleurs…

Les trois étapes à venir sont les plus courtes de mon périple et les deux premières suivent peu ou prou la ligne de train. Le genou semble aller mieux. Ce ne sera pas un gros risque que tenter de poursuivre cette toute petite aventure.

04/09/2021 - J10

Le col d’Èze n’a pas grand chose à faire sur la route des Grandes Alpes. Mais depuis la Cayolle et la fin de la D902, celle que j’ai suivi (presque) scrupuleusement depuis Thonon, celle qui conserva son numéro fétiche au mépris des frontières interdépartementales et des changements de région, depuis la Cayolle, donc, la route a perdu son caractère historique (et en partie militaire) pour un visage plus touristique. De la Cayolle, pour finir à Nice, il suffit de suivre le Var. Le détour de la Tinée, de la Vésubie, de Sospel, vaut pour la beauté de ses paysages, certes, mais tu sens bien que la logique n’y est plus. Le col d’Èze, une option… À moins que ce ne soit pour le trophée des Alpes, le trophée d’Auguste, à la Turbie. Pour le coup, c’eût encore été la fin la plus logique.

J’avais d’abord prévu de le snober, ce col, mais la perspective assez peu alléchante de remonter la route très passante de la Roya m’a fait changer d’avis.

Et puis, la Turbie – Sospel, c’etait une manière d’hommage à Berhault… les alpinistes me comprendront. En outre, il fallait repasser le col de Vescavo pour s’offrir le double passage de la frontière, juste après le col, et dans la Roya.

Avant cela, les quartiers Est de Nice te rappellent à la réalité de la vie. Ce n’est pas l’image que la ville se donne d’elle-même. Cette ville, elle doit contenir une frontière quelque part. Ce sera pour un prochain voyage. On met du temps à s’extirper de ce noeud touffu de conurbation mal fléché. Pas trop envie de m’y arrêter… à défaut de la grandeur des paysages, la fuite sera mon coup de fouet du jour.

Le genou passe le col de Braus. Vu les progrès de la veille et les sensations au réveil, j’espérais mieux. Jamais les kilomètres à 7 °/° n’auront été aussi peu fluides. Le pédalier s’en mêle et commence à montrer des signes de faiblesse. Une bille d’un des roulements doit être en bout de course. C’est à qui du vélo ou du bonhomme tiendra le plus longtemps…

Je retrouve Sospel et ses collines que les hommes ont changé en terrasses pour y suspendre des oliviers.

Je grignote en vitesse et part récupérer le train à Breil s/ Roya. D’après l’office du tourisme, le système d’alternat de circulation mis en place dans la vallée ne permet pas aux vélos de circuler.

La Roya, elle se découvre sous un jour turquoise, une écharpe de soie au cou de collines avenantes et sauvages à la fois – invitation à tous les voyages.

Les dévastations de sa crue, on n’en voit presqu’aucune trace jusque trois kilomètres avant Breil.

À l’amont, c’est différent.

Ici encore, l’eau s’est prise à rappeler qu’elle était la première habitante du lieu, que son lit n’appartenait à personne d’autre qu’elle. La même eau, prémice de vie dans la montée de la Cayolle, propice à sa continuation dans la culture des olives à Sospel, du citron à Menton, ici destructrice et porteuse de mort : Brahma, Vishnou, Shiva réunis sous un même visage, deux petites lettres et un chiffre. H2O.

Comme si l’eau, non contente de boucler l’immensité du cycle hydrologique, devait aussi rappeler qu’elle tient les deux bouts du cycle de nos vies d’hommes. Alpha et Oméga.

En attendant, l’Omega du voyage est encore loin. Je descends à Tende et remonte sur le vélo pour les quelques kilomètres qui me séparent encore de mon hébergement du soir…

05/09/2021 - J11

J’étais le seul client de la vieille maison Biselli, hier, et j’ai mangé en tête à tête avec l’hôtelier. « Autrefois, c’était tout l’Italie, ici » me dit-il. C’était encore le cas du village de Vievola quand son grand-père a quitté le Val d’Aoste pour s’y établir avec sa mère, encore enfant. Et puis, la frontière leur est passée dessus, faisant des Biselli des immigrés contre leur gré. Bouger une borne frontière ne change pas la nationalité de celui qui se retrouve derrière. Ni administrativement, ni d’aucune autre manière. Le coeur de Francesco Biselli est resté italien. Il ravitaille sa maison d’hôtes depuis Cuneo plutôt que Breil.

Dans la vallée, la frontière n’a cessé de se déplacer. On y voit des bornes frontières datées de 1947, une autre de 1962. Au col de Tende, le fort Central regarde vers la France mais c’est un arrêté municipal français qui interdit d’y entrer.

« Quand j’étais gamin, on passait 6 fois la frontière pour aller de Cuneo à Vintimille. 6 fois on te faisait ouvrir le coffre de la voiture » me dit encore Francesco. Aujourd’hui c’est 2.

La vallée vit surtout de ça, des gens qui passent le tunnel pour aller d’un côté à l’autre. « Avant la tempête Alex, septembre, c’était le mois des Allemands à moto. C’était complet tout le temps. »

Désormais, l’entrée du tunnel bée au milieu d’un éboulis. Un projet de viaduc doit rétablir la circulation pour mettre la route à l’abri d’une récidive de la Roya. Pas avant 5 ans…
« Je ne sais pas si je vais tenir 5 ans comme ça »

Fransesco Biselli parle encore du Val d’Aoste, quand il allait manger la pollenta-concha pour les fêtes de la Toussaint ou de Pâques à Chatillon Saint-Vincent, le village de sa mère. « C’est beau là-bas. Tu passeras le bonjour quand tu y seras. Moi, tu vois, je suis du Val Roya ». La vallée pauvre comme il dit avec un même air de résignation.

Même son de cloche de l’autre côté du col où, dans la station de ski de Limone-Piemonte, on se plaint de l’absence des touristes en provenance de la Riviera française.

Reste le train. Vievola, 10 maisons, une gare plutôt bien desservie. Le train et les autres moyens.

La vallée de la Roya, pays de frontière mouvante, est avec le col de l’Échelle l’un des hauts lieux de passage pour des milliers d’âmes rêvant d’ailleurs, passées le plus souvent par la Lybie, et désireuses de rejoindre un proche quelque part en Europe, peut-être en Grande-Bretagne.

Alors, une fois en Italie, il faudra franchir les Alpes et gagner la France…
Il faudra franchir l’une de ces frontières…

06/09/2021 - J12

Le besoin viscéral qu’a l’être humain de se sentir appartenir à une communauté s’observe à l’arrivée de chaque col… les camping-caristes parlent aux camping-caristes, les motards, aux motards, les cyclistes, aux cyclistes, les randonneurs, aux randonneurs – accessoirement, les marmottes, aux marmottes.

Ce théorème n’aura pas souffert beaucoup d’exceptions durant le voyage, si ce n’est deux, au col de la Cayolle. Dans ce moment, la langue et la nationalité ne comptent plus, le moyen de transport se chargeant seul de fournir un nouvel étendard, une bannière sous laquelle s’enroler pour les kilomètres à venir – et c’est, au fond, ce que les créateurs de réseaux sociaux ont compris avant les autres.

Devant les difficultés manifestes à faire tomber les murs de ces castes nouvelles, on se demandera volontiers s’il est raisonnable d’espérer faire dialoguer des peuples.

L’expérience démontre heureusement que l’espérance n’est pas vaine et qu’on pourra se fier à d’autres signes qu’aux vestiges militaires qui défendent le premier virage venu – dans la Tinée, plus loin, aux cols de Castillon, de Tende ou de la Lombarde, aujourd’hui des ruines aux voûtes éventrées ou envahies par des armées de framboisiers.

Pour la Lombarde, j’aurais autant compté sur les conseils de Gérard que sur ceux de Roberta, mon hôte d’hier. Un Français, une Italienne. Un élu local, une rebelle à l’autorité administrative. Dès qu’on veut bien croire, avec Amin Maalouf (écrivain libanais francophone chrétien melkite…), que notre identité se forge moins dans une communauté que dans l’intersection de toutes celles auxquelles on appartient, on se protège plus sûrement contre les folies des absolutismes communautaires.

Hier, j’ai voulu tester le genou dans la montée de la Madonna del colletto. Je m’attendais trouver là l’un de ses sanctuaires mariaux tape-à-l’oeil et surpeuplé. Contre toute attente, j’y decouvre une poignée de paroissiens et une autre de cyclistes. Les premiers me proposent un café, une sucrerie, une part de pizza sans égard pour ma communauté d’origine – catholique, cycliste, motard, autre… Le 5 août, on y célébrait Notre-Dame-des-Neiges.

Et puis, les communautés changent avec le temps. Aujourd’hui, je suis davantage cycliste. Hier, j’étais un peu hydraulicien, alpiniste, auteur et musicien.

À ce rythme, demain, je serai auto-stoppeur. Au réveil pourtant, le genou se tenait dans ses meilleures dispositions depuis 4 ou 5 jours. Son silence n’a pas tenu plus loin que Vinadio.

La forme est là. L’envie d’appuyer sur les pédales aussi. Mais chaque fois, je repense à la pharmacienne de Guillaumes et je rajoute une dent. La recette miracle (baume magique – hydratation maximale – moulinage optimal – pas de cale-pied) n’y suffit plus. J’ai laissé toutes les affaires que j’ai pu à Roberta pour rouler plus léger. Je tente toutes les positions possibles sur le vélo. La Lombarde italienne passe. Ce sera le col le plus exigeant de tout le parcours effectué jusqu’ici. Un col sauvage, désert, magnifique…

J’exploite mes dernières ressources dans la remontée sur Saint-Étienne-de-Tinée (un long faux-plat sans rien de notable), la cale gauche enclenchée, la jambe droite pendante, non sans une pensée pour les cyclistes unijambistes qui doivent en découdre ces jours, du côté de Tokyo.

Demain, j’espère encore passer la Bonette pour déposer le vélo à Jausiers et finir en stop, puis gagner Embrun vaille que vaille avant un retour en train.

Cette fois, ça pue la fin…

07/09/2021 - J13

De Saint-Étienne-de-Tinėe, la route gagne rapidement l’étage des alpages. Outre une flopée d’Allemands circulant dans des véhicules rigolards floqués aux couleurs de leur rallye, mes compagnons du jour seront plutôt du genre marmottes, chardonnerets, pipits et traquets. Plus loin, un troupeau de moutons, son berger et son chien. Un Faucon.

Je suis parti tôt et la montagne est déserte. Doucement, le voile de nuage fuit à mon approche. Il finit pourtant par me manger, laissant filtrer ça et là, à travers des puits de lumière et de hasard, des averses de rayons qui baignent l’alpage de couleurs automnales.

Bientôt, la végétation pionnière rend les armes devant les reflets bleutés  de schistes qui se délitent en poussière grise. La pierre, ici, a perdu les éclats dorés des granites de la Lombarde.

Le sommet ferait presque mentir mes écrits d’hier. Quelques motards m’encouragent d’un geste ou de la voix. La grande majorité des autres me donnent raison. Le dernier kilomètre est raide, c’est la rançon stupide de qui veut jouer dans la cour des « plus grands » ou des « plus hauts ». Le col se distingue près de cent mètres plus bas, mais la prétention d’un syndicat d’initiative quelconque a porté la route de « la cime » à plus de 2800 m pour en faire la plus haute d’Europe.

On débarque là dans un vrai paysage d’altitude, sauvage de tous côtés. Et c’est très beau.

Après l’effort, la descente est une gourmandise qui se savoure jusqu’aux derniers hectomètres. À Jausiers, au magasin de sport du centre ville, Stéphane et Ludovic bichonnent le petit vélo rouge, son pédalier surtout, qui en ressort comme neuf. À mon échelle,  c’est un passage au stand dans un grand prix de fomule 1. Je n’ai qu’à peine le temps de manger que le vélo est prêt. Dans ces conditions, point de stop, je l’enfourche aussitôt pour passer avant la fermeture de la route du col de Larche. Pour ce résultat, les deux mécanos auront sacrifié une belle partie de leur temps de repas…

J’arrive avec 20 minutes d’avance sur le créneau d’ouverture, mais les 3 km qui suivent sont fermés aux cyclistes. Le type ne me laissera pas passer malgré mon insistance.

Cette fois, je dois bel et bien endosser ma nouvelle identité d’autostoppeur. Ma route, je l’ai dit, est semée d’anges-gardiens. Après la pharmacienne de Guillaumes et les vélocistes de Jausiers, c’est un couple de Hollandais qui accepte de me prendre avec armes (comprendre vélo) et bagages.

Les aléas du voyage suffisent à redonner du sel à un périple en train de perdre le sien. Je finis au col de Larche comme à Saint-Étienne de Tinée, sur une jambe, cherchant tout de même du coin de l’oeil la porte du chalet que Philippe Jacottet (un maître en poésie – « prenons-en de la graine ! » comme disait Jacques Reda) a gravé dans mon imaginaire en quelques mots simples, un éloge à la douceur tout à l’image de ce lieu hors des autres, à l’abri de l’austérité grise des grandes parois qui lui succèdent, plus bas. Un lieu où chaque vallon paraît disposé à l’accueil.

L’accueil, c’est sans doute le mot qui terminera ce carnet de voyage. Hier c’est moi qui ouvrait ma porte à Alim, le Camerounais. Ces derniers jours, ce sont eux (des amis, des parents, un réfugié Pakistanais et sa compagne, des hôteliers français ou Italiens, des vacanciers hollandais) qui m’ont ouvert la leur. La leur c’était la porte d’un chalet ou d’une chambre, d’un appartement ou d’une boutique au-delà de l’horaire de fermeture, celle d’un camping car, et c’était déjà celle de leur coeur.

Faire le choix de la légèreté, c’était faire le choix de cette dépendance-là. Et maintenant que je sais de quoi il retourne, je n’en ferai pas d’autre, le jour où je viendrai terminer ce bout de route…
La route des frontières…

(à ce propos,  vous ai-je dit comment la Stura sépare les envolées de calcaire de sa rive gauche, des soubassement granitiques de la Lombarde et de l’Argentera sur sa rive droite ? Vous ai-je dit que cette vallée se prétend le berceau de la langue d’Oc et de toute l’Occitanie ?)

Non ? Alors, la frontière, il faudra que je revienne vous en dire deux mots…

09/09/2021 - J14

C’était ma dernière cartouche que ce jour de repos. Les évidences sont là. Le genou ne tiendra pas huit jours à ce rythme.

J’appelle un à un les prochains hébergements pour décommander mes réservations. Chez Roberta, l’accueil est une seconde nature. Elle me propose de m’emmener à la gare de Cuneo en voiture. Le genou tiendra quand même jusque là… Elle trouve chez un voisin des sacs poubelles qui me permettront d’empaqueter le vélo pour le TGV de Turin.
Le billet est pris. Au fond, c’est dans ces deux derniers jours que j’aurai le mieux mesuré combien l’interdépendance est le meilleur rempart à la fragilité. Aujourd’hui, Roberta me sort de la merde. Hier, c’est moi qui dépannait un cycliste en vadrouille dans la descente de Larche…

Au fond, c’eût été trop simple de réussir du premier coup. Alim s’y est repris à cinq fois pour franchir la frontière de Melilla lors de sa première traversée. Il lui aura fallu plus de quinze tentatives lors de la seconde… il était écrit qu’on ne franchit pas impunément le col de l’Echelle, aussi transparents soient les postes de douane qui bordent la frontière.

Quelles leçons pour l’avenir ? Changer de vélo ? Plutôt changer les pédales et lui trouver un développement moins raide que son actuel 30×26.

Il faudra aussi que je prenne le temps, un de ces quatre, d’interroger les origines de mon goût pour les courses à handicap (complexe de supériorité ou héritage familial – la cécité de mon père, les plafonds de verre multiples auxquels s’est confrontée ma mère, jeune campagnarde projetée dans la capitale, à la frontière de sociétés qui ne lui ont jamais vraiment paru être les siennes, et devenue étrangère, pourtant, à sa communauté d’origine ?)

Les frontières qu’on franchit sont rarement celles qu’on croit.

Et pour l’avenir, il me reste, parmi d’autres, un col de l’Echelle à conquérir… un col de l’Echelle pour rêver… Un col de l’Echelle comme idéal, ou pour le petit geste de sa prochaine ascension…

À suivre…

Le mot de la fin

Notre coureur aura finalement parcouru 1100km sur 13 jours, un bel exploit après une rupture des ligaments croisés en début d’année 2021. La fin du périple n’est en tout cas, que partie remise !

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